LENCĂUȚI…
Auteur : Olga Căpățînă
Date de publication : 25/05/2022
Nostalgie…
Club C’ARTE

Ai-je déjà dit que notre village avait dispersé ses maisons sur trois collines ?

La première colline était du côté de Mojilău. C’est ainsi que nous appelions la ville située de l’autre côté du Nistru, qui appartient à l’Ukraine. Son vrai nom est Moghilev-Podolski, mais chez nous elle est restée Mojilău.

Là-bas se trouvait la grande foire aux bestiaux, un grand marché, là-bas il y avait la civilisation : des Juifs et des Tsiganes, des Ukrainiens, des Russes, des Moldaves…

Bref, le dimanche les gens allaient à Mojilău pour acheter de la levure, du bleu à linge. À Mojilău on pouvait acheter tout ce que l’on voulait, une sorte d’Odessa de notre région.

Cette partie du village s’appelle Acela Deal et elle est séparée d’une autre colline par Râpa Încuiată. Pourquoi « Încuiată » (fermée) ? Parce qu’elle est très profonde et rares sont ceux qui ont vu son fond.

La deuxième colline, celle du milieu, mais aussi la plus grande, où s’étend le village proprement dit, n’a pas de nom. Mais sur cette colline se trouve l’église du village, à moitié détruite, bien qu’on devine qu’elle fut autrefois très belle.

On dit qu’une bombe est tombée sur l’église lorsque les Russes arrivaient et que les Roumains se défendaient.

Nous, les enfants du village, jouions à la guerre dans les ruines de la sainte église…
Des enfants stupides.

L’école se trouvait aussi au centre. Un bâtiment avec un long couloir qui me semblait immense lorsque je suis entrée en première classe.

Il y avait aussi un autre bâtiment à étage. Il existe encore aujourd’hui. Tous les autres construits plus tard se sont effondrés, mais celui-ci tient toujours, car ce sont les Roumains qui l’ont construit.

Au rez-de-chaussée se trouvait la salle des maîtres, et à l’étage on donnait des concerts lors des fêtes.

C’est aussi là que se trouvent le magasin, la mairie, et autrefois la Maison de la Culture.

La troisième colline s’appelle Saveni. Elle est couverte de forêt. Un petit sentier descend vers la vallée, vers la voie ferrée et la gare.

La gare aussi a été construite par les Roumains, tout comme la caserne.

Deux bâtiments du village nous viennent encore de l’époque roumaine. Les plus beaux et les plus solides. En briques rouges, avec des angles blanchis, et des toits de tuiles rouges.

La caserne se trouvait en bas, au pied de la colline, un peu au-dessus du Nistru.

L’endroit s’appelait kilomètre 199, mais dans le village on disait simplement la caserne. Car autrefois il y avait là un poste de gardes-frontières roumains, et le Nistru était la frontière entre l’Ukraine et la Roumanie.

Nous, les enfants de Lencăuți, nous baignions dans le Nistru à l’eau chaude et nous attrapions du poisson avec une fourchette.

Vers la fin mars ou début avril, la glace se brisait sur le Nistru. Elle grondait et craquait. Les habitants de Lencăuți se rassemblaient sur la colline et regardaient le fleuve se libérer, lutter pour pousser ces énormes blocs de glace et tenter de se libérer.

Aujourd’hui l’eau du Nistru est froide comme la glace même en août. Et il n’y a plus de poissons depuis que les Ukrainiens ont construit la centrale électrique près de Naslavcea, au-dessus de Secureni.

Le Nistru souffre.

À cette époque, pour moi, il n’y avait aucune différence entre Russes et Ukrainiens — pour moi ils étaient tous Russes.

Les enfants de l’autre rive criaient :
— « moldovan – baran » (moldave – bélier)
Et moi je leur répondais :
Rus-paparus,
cine naiba te-a adus,
în fântâna rece
dracul să te-înece !

Autrefois, vers les années 1700, ces collines ont attiré des Polonais qui se sont installés ici, ont construit des maisons et ont eu des enfants : Perjovschi, Iacicurinschi, Cozubschi, Nemițchi, Vișnevschi…

Qui se sont mêlés aux familles Plămădeală, Draghici, Smântână, Căpățână, Postoroncă, Sâtnic, Reșetnic, Lucaș, Grosu…

Eh bien… plus la distance de Lencăuți est grande, plus il est proche de mon âme.

Et plus les années passent, plus souvent je rêve de la caserne…