
Ce matin-là, elle chantait en se réveillant. Était-ce un présage ? D’habitude, dans son sommeil, elle riait, volait, tombait du haut du ciel et se réveillait à bout de souffle. Mais elle n’avait jamais chanté dans son sommeil. Le jour non plus, d’ailleurs, et ceci non pas faute d’aimer la musique, mais parce qu’elle avait bien compris, depuis qu’elle était gamine, que l’ours lui avait marché sur l’oreille, comme on disait dans sa contrée natale pour désigner quelqu’un qui manquait complètement d’oreille musicale. Il valait mieux qu’elle se garde de toute velléité musicale, car cela avait pour seul effet de faire fuir les corbeaux perchés au sommet des acacias qui poussaient en abondance près de la maison.
Ce matin-là, elle chantait en se réveillant. Etait-ce un présage? D’habitude, dans son sommeil, elle riait, volait, tombait du haut du ciel et se réveillait à bout de souffle. Mais elle n’avait jamais chanté dans son sommeil. Le jour non plus, d’ailleurs, et ceci non pas faute d’aimer la musique, mais parce qu’elle avait bien compris, depuis qu’elle était gamine, que l’ours lui avait marché sur l’oreille, comme on disait dans sa contrée natale pour désigner quelqu’un qui manquait complètement d’oreille musicale. Il valait mieux qu’elle se garde de toute velléité musicale, car cela avait pour seul effet de faire fuir les corbeaux perchés au sommet des acacias qui poussaient en abondance près de la maison. A l’école, pourtant, dans sa Moldavie natale, l’institutrice l’avait obligée à chanter dans la chorale. En effet, nul n’aurait pu convaincre la maîtresse qu’Ana Deleu était tellement dépourvue d’oreille musicale. La présence à la chorale était obligatoire — c’était la loi! Deux fois par semaine, après les classes, toute l’école s’exerçait au chant. En hommage au grandiose parti communiste au pouvoir… 5
Et elle, en élève appliquée, s’époumonait en chantant des chants patriotiques. Deleu, doucement, tu cries! — Vous m’avez fait venir pour chanter, donc je chante. C’est pas pour rien que vous m’avez fait venir, Lealea Andreevna, n’est-ce pas. — T’es-tu jamais entendue chanter? — Ouais, dans les bois, avec les rossignols, mais ils prennent peur… Je sais pas pourquoi, alors ils s’arrêtent et il y a plus que les corbeaux qui m’écoutent. Les élèves riaient aux éclats. — Si tu n’y vas pas plus doucement, je te renvoie chez toi et je dirai au directeur que tu n’es pas une élève sage. — D’accord, Lealea Andreevna, dans ce cas, je chanterai pour le camarade directeur en solo et c’est lui qui va décider. On n’ait jamais vu pareille impertinence, mais cela valut à Ana d’échapper à la choral de l’école et seul le fait d’avoir remporté les championnats locaux de tennis lui sauva la mise. Toute petite, elle avait appris une chanson, qui l’avait toujours accompagnée depuis : «Au Dniestr, sur la grève ensoleillée». A 4 ans, elle était tombée gravement malade. Elle brûlait de fièvre et sa mère, Anastasia, la berçait dans ses bras, en chuchotant tendrement à son oreille. Elle avait posé un coussin sur ses genoux, y avait installé la petite Ana et avait commencé à chanter: «Au Dniestr, sur la grève ensoleillée…». Depuis, cette triste chanson était restée gravée dans sa mémoire et elle la chantait chaque fois qu’elle se sentait seule ou qu’elle était emprunte de nostalgie. La nostalgie, déjà? Oui, la nostalgie du chant, de la poésie, du printemps, du muguet, des caresses de sa mère qui n’avait jamais vraiment eu le temps de la tenir dans ses bras. Elle s’était réveillée en chantant… Qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir annoncer? Une joie, un chagrin? Elle 6
aurait dû sortir de son lit, mais pourquoi se presser? Elle s’étira à en faire craquer ses os, se roula vers le bord du lit, se mit debout et se dirigea paresseusement vers la cuisine pour se faire un café. Elle ouvrit la porte du balcon: les oiseaux gazouillaient sur les branches derrière les vitres. Elle se laissa caresser par l’air frais, embaumé par le parfum du griottier qui étalait ses fleurs délicates devant sa fenêtre. La sonnerie du téléphone retentit. Fallait-il décrocher? Cela faisait un bail qu’elle avait laissé tomber la politique et que les appels du monde extérieur ne l’intéressaient plus. Faut dire qu’ils n’étaient pas nombreux à la déranger, non plus. Elle avait changé de numéro de téléphone et n’avait donné le nouveau qu’à sa famille et à ses amis. Lentement, comme une femme résignée à son sort, elle tendit le bras et décrocha. — Bonjour mamie, je viens chez toi aujourd’hui, nous allons passer la journée ensemble! Elle sourit. A entendre la voix cristalline de son petitfils, elle comprit pourquoi elle chantait dans son rêve. Elle en oublia sa paresse. — Mon très doux, tu m’as tellement manqué. Viens, viens vite, quand dois-je t’attendre? A l’autre bout du fil, une deuxième voix se fit entendre: — Maman, tu peux venir chez nous? Nous sommes invités à une fête ce soir et nous serons pris toute la journée. Nicu ne veut pas aller au jardin d’enfants… Son fils avait une voix agréable. Il avait une faveur à demander et se faisait plus lénifiant que d’habitude. — Je serai là, mon chéri, pourquoi ne viendrais-je pas? — Je me disais que tu étais peut-être prise. — Mais voyons, que peut-il y avoir de plus important que mon unique petitfils? — Alors viens maintenant! La voix se fit plus pressante. Est-ce que tu pourrais être là, disons, dans une demi- heure? — Tu deviens exigeant, là! Je suis encore dans mon 7
lit. Je serai là dans une heure. Toute la journée, elle s’était sentie heureuse. Avec Nicu, elle avait fait les magasins, ils avaient préparé le déjeuner ensemble, puis ils étaient allés se promener dans la Vallée des Roses, un endroit où il y avait beaucoup d’acacias qui lui rappelaient son enfance, le Dniestr, les bois. Ce soir-là, après le dîner, Nicu lui avait dit: — Mamie, ce soir, je ne vais pas voir le conte à la télé, alors racontemoi une de tes histoires à toi. — Alors viens te mettre près de moi et écoute: «Il était une fois, une fleur fille aimant le Soleil de tout son cœur. Et chaque soir il se cachait derrière un voile noir, ignorant son désespoir. Malheureuse, notre fleur délaissée flétrissait et se languissait, pourquoi tant d’indifférence, de celui qui la réchauffait depuis l’enfance? Ma pauvre fleur, elle ne comprenait pas, pourquoi se taisait-il, puisqu’il l’aimait? Et la nuit tombait encore et la belle, esseulée jusqu’à l’aube pleurait comme elle pleuraitpleurait.» Avril 1989, Tver, Russie Je pleurais doucement, sans sanglots, les larmes coulaient sur mes joues et je n’osais pas porter la main à mon visage pour les essuyer. Tu plongeais ton regard dans le mien comme si tu avais voulu t’y noyer. Regard plein d’amour, de douleur, de désespoir. Tout le désespoir du monde s’était concentré dans deux paires d’yeux – bleus et noisette. Nous étions sur le quai de la gare, à attendre le train. Tu me disais quelque chose que je ne comprenais pas. Je n’arrivais pas à me ressaisir. Une phrase tournait inlassablement dans mon esprit confus: «Ma pauvre fleur, tu as aimé un soleil et il est très loin maintenant». Il n’est pas loin, il est là, je tends la main et cueille 8
les rayons de ses yeux. Mais les paroles de la chanson que j’avais écrite jadis me vrillaient le cerveau, se substituant à toute autre parole. Tu aspirais avec tes lèvres rugueuses les perles de rosée qui se formaient aux coins de mes yeux. Tu m’embrassais délicatement, tu effleurais doucement mes yeux aux cils humides, ma boucle d’oreille. Les yeux fermés, tu caressais du bout des doigts, tel un aveugle, l’ovale de mon visage, mon cou, mes épaules. Voulais-tu graver pour toujours le visage aimé dans ta mémoire? Savais-tu que nous n’allions plus jamais nous revoir? Tu me disais à voix basse des mots d’amour, des mots comme tu ne m’en avais jamais dits. Des mots qui te hantaient, sans doute, mais que tu n’aurais pas dû prononcer. J’en avais l’intuition, mon amour. Je savais qu’ils te brûlaient, qu’ils te faisaient mal. J’en sentais la fièvre dans tes baisers, avares comme tes paroles. Sur le quai grouillant de monde, tes paroles parvenaient jusqu’à moi comme à travers un épais brouillard. Je n’en comprenais pas bien le sens, ce n’est que plus tard seulement que j’allais leur en donner un, les déchiffrant l’une après l’autre amoureusement, mais là, en cet instant précis, je n’entendais que mon nom «Ana, Anouchka, A-a-a-a…». Mon prénom devenait soupir. Ton collègue, Victor, nous avait rejoints, un immense bouquet de roses dans les bras. Il essaya de nous distraire de notre conversation; il ne savait pas qu’il n’y avait là aucune conversation, juste de la douleur, que nous ne sentions même pas, que nous allions comprendre plus tard seulement. Peut-être, juste faire cesser la pluie de perles transparentes sur mes joues. «N’aie pas peur, Ana, nous sommes avec toi». C’est ce qu’il aimait à dire làbas, en Afghanistan, à la guerre, lorsqu’eux, les officiers d’un régiment d’aviation SU17 restaient à Shindand alors que moi, officier aussi, mais dans un autre service, je m’envolais vers Kaboul, Bagram, Kandahar, Jalalabad ou Langara. Je m’en allais parmi des étrangers, en terre étrangère, ne comprenant pas le 9
Choisissez le livre, ouvrez sa page avec le résumé et la description. Lisez ou écoutez un chapitre gratuitement — pour être sûr de ne plus pouvoir le lâcher.
Votre choix est fait ? Sélectionnez le format — papier, numérique ou audio — puis cliquez sur « Ajouter au panier ».
Après le paiement, vous pouvez lire ou écouter le livre directement sur le site, ou le recevoir par e-mail. Veillez à indiquer une adresse e-mail correcte.
C'est un livre magnifique. Une autobiographie. On découvre les atrocités de la guerre à travers le prisme des sentiments d'une femme. Une femme naufragée dans le " Triangle des Bermudes": guerre-amour-patriotisme
Lorem ipsum, dolor sit amet consectetur adipisicing elit. Odit quos necessitatibus perspiciatis quo cumque nostrum deserunt quaerat excepturi, similique quisquam?
Lorem ipsum, dolor sit amet consectetur adipisicing elit. Odit quos necessitatibus perspiciatis quo cumque nostrum deserunt quaerat excepturi, similique quisquam?
Lorem ipsum, dolor sit amet consectetur adipisicing elit. Odit quos necessitatibus perspiciatis quo cumque nostrum deserunt quaerat excepturi, similique quisquam?
Lorem ipsum, dolor sit amet consectetur adipisicing elit. Odit quos necessitatibus perspiciatis quo cumque nostrum deserunt quaerat excepturi, similique quisquam?
Lorem ipsum, dolor sit amet consectetur adipisicing elit. Odit quos necessitatibus perspiciatis quo cumque nostrum deserunt quaerat excepturi, similique quisquam?
Lorem ipsum, dolor sit amet consectetur adipisicing elit. Odit quos necessitatibus perspiciatis quo cumque nostrum deserunt quaerat excepturi, similique quisquam?
Lorem ipsum, dolor sit amet consectetur adipisicing elit. Odit quos necessitatibus perspiciatis quo cumque nostrum deserunt quaerat excepturi, similique quisquam?
Lorem ipsum, dolor sit amet consectetur adipisicing elit. Odit quos necessitatibus perspiciatis quo cumque nostrum deserunt quaerat excepturi, similique quisquam?

La famille Dobre, rive gauche du Dniestr : la guerre de 1992 traverse le village et la parenté. Prix de l’Union des écrivains.

Une jeune femme de Chișinău, un dossier de guerre et l’Afghanistan qui change tout.

La grand-mère, le départ et Paris : trois générations de femmes et l’amour qui les tient ensemble.

Le village de Merejeni, où chacun a un surnom dont il passe sa vie à se défaire.