Les Français disent :
la beauté est dans tes yeux.
Je suis tombée amoureuse de lui dès le premier regard.
Un jour de début de printemps, lorsque Chișinău est encore couvert de neige, Baba Dochia secoue ses manteaux de fourrure. Février ne supporte pas d’être plus court que mars, il essaie de voler quelques jours au printemps et fait rage en sifflant et en jetant la neige sur les passants.
Et moi, de manière inattendue, j’ai été invitée au Salon du Livre de Paris. C’était au printemps 2001.
Je descends donc de l’avion sur la ligne Chișinău–Paris, je monte dans l’autobus qui se dirige vers la Ville Lumière… et je n’en crois pas mes yeux.
Les arbres sont couverts de fleurs, l’herbe est verte, les feuilles rient et frémissent sous la caresse du vent capricieux réchauffé par les rayons du soleil.
Le printemps est entré aussi dans mon âme, avide de chaleur et de tendresse. Et, comme toute femme normale, je me suis permis de rêver et de tomber amoureuse.
Oui, oui, je suis tombée amoureuse de cette ville.
Je me suis plongée dans son atmosphère romantique pendant une semaine inoubliable.
On dit que Paris est la seule ville au monde où l’on n’est pas obligé d’être heureux. Mais quand on tombe dans ses bras, on ressent malgré soi un moment de bonheur, car on touche à la beauté de l’éternité.
À Paris, chacun voit ce qu’il veut voir.
En général, Paris est une ville de fête. Et même après vingt ans, je ne me suis pas habituée à sa beauté.
Ce sont les livres qui m’ont amenée à Paris. Et ainsi je continue : sortir avec un livre dans la ville. Et ce livre décide dans quelles rues il veut être promené et où il veut être lu.
Quand j’ai déménagé à Paris, j’ai loué un appartement dans le 18ᵉ arrondissement. Ce n’est pas le quartier le plus agréable de Paris, mais si l’on passe à droite de la mairie et que l’on monte une rue qui grimpe encore et encore, puis des escaliers qui vous élèvent encore plus haut, on arrive au sommet de la colline la plus élevée de Paris.
Un quartier pittoresque où, au XIXᵉ siècle, vivaient de grands acteurs, peintres et musiciens.
La célèbre colline Montmartre, qui signifie « montagne des martyrs », connue depuis l’époque de la Rome antique.
On y trouva autrefois du gypse avec lequel furent construites des églises et des maisons riches. Les premiers chrétiens se cachaient dans ces carrières, parmi lesquels Saint Denis, premier évêque de Paris, mort en martyr.
C’est ainsi que la colline a reçu son nom.
La hauteur de la colline est de 130 mètres, et j’y montais presque chaque soir pour savourer la vue incroyable.
À mes pieds s’étendait tout Paris.
À côté se dressait la majestueuse Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, construite en pierre blanche qui scintille de lumière.
Pour être honnête, je n’ai jamais trouvé ici un endroit tranquille pour lire un livre.
Non pas parce qu’il y a toujours des touristes, des jeunes qui chantent ou récitent des poèmes, des peintres et des photographes.
On s’habitue à eux.
Mais on ne s’habitue jamais à la beauté de ce quartier.
Je marche dans les rues pittoresques de Montmartre qui gardent encore l’énergie du temps où passaient Dalida, Serge Gainsbourg, Johnny Hallyday.
Les rues serpentent vers des places, des théâtres et des cabarets, vers un marché aux antiquités, de petites boutiques et pâtisseries.
Tout cela — c’est Montmartre.
Je fais le tour et j’arrive à la Place du Tertre, centre d’art contemporain où les peintres créent ou « pêchent » les touristes pour dessiner leur portrait en dix minutes.
Tout est magnifique.
Mais imaginez que jadis ce lieu était un endroit d’exécution où travaillaient les bourreaux et où s’élevaient les guillotines.
Terrifiant.
Qui ne connaît pas l’acteur Jean Marais ?
Ses films célèbres sont La Belle et la Bête, Fantômas, Fantômas se déchaîne, Fantômas contre Scotland Yard.
Mais peu savent qu’il était aussi peintre et sculpteur.
C’est lui qui a créé la sculpture « L’Homme qui traverse les murs », dédiée à son ami l’écrivain Marcel Aymé.
Cette sculpture se trouve aussi à Montmartre.
Au début je vous ai dit que je suis tombée amoureuse de Paris au premier regard.
Je ne peux donc pas passer devant le Mur des Je t’aime, près de la Place des Abbesses, où sont écrites des déclarations d’amour dans presque toutes les langues du monde.
J’y ai lu en russe, en roumain, en ukrainien et en français.
Et moi aussi j’ai écrit sur ce mur.
Car je suis, comme je l’ai dit, une amoureuse incurable.
Amoureuse de la vie, de Paris, de la Moldavie, de tout ce qui est beau.
Bien sûr, si je parle de Montmartre, je ne peux pas oublier Pigalle, où se trouve le célèbre cabaret Moulin Rouge.
Autrefois c’était le centre des « papillons de nuit ».
Aujourd’hui encore des papillons volent vers les lumières de Pigalle, cherchant l’amour et brûlant leurs ailes aux lanternes rouges.
On peut aussi y voir le Musée de l’Érotisme et le Musée Salvador Dalí.
Vous imaginez bien que je n’ai lu aucun livre dans ce quartier…
Même le livre le plus intéressant n’y trouve pas sa place.
Plus tard j’ai quitté le 18ᵉ arrondissement, au nord de Paris, pour le 13ᵉ, au sud, le quartier chinois.
Mais chaque fois que des amis viennent de Chișinău me rendre visite, je les emmène d’abord voir Montmartre.
Je n’ai jamais abandonné l’habitude de promener les livres dans les quartiers de Paris.
Et pas seulement parce que je suis la fondatrice du Club C’ARTE, un club consacré aux livres et aux arts.
Nous invitons des écrivains de langue roumaine à rencontrer les lecteurs.
Les auteurs parlent de leurs livres.
Les lecteurs posent des questions et découvrent les œuvres directement auprès des écrivains.
Le club organise aussi des vernissages.
Nous attendons avec impatience la fin des vacances pour rencontrer à Paris nos écrivains préférés.
Et même aujourd’hui, pendant la pandémie, leurs livres continuent de se promener dans les rues de Paris.